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  • Michel Ruffin

Les sanglots longs des violons de l’automne

Le mot de l'auteur :


« C’est l’histoire d’un gamin qui va connaître l’apocalypse du débarquement et va errer à travers les décombres de sa ville et celles de la Normandie. Il a tout perdu à commencer par sa famille. On suit les tribulations de Lulu, qui effectuera toutes sortes de petits métiers pour survivre. De commis épicier à employé et complice d’un garagiste escroc, en passant par garçon de ferme poursuivi par les assiduités de la fille de la maison, curé imposteur, éternel fugitif recherché par toutes les polices de France, proxénète malgré lui, et finalement clown de cirque reconnu et partenaire et ami de Buster Keaton. »





Extraits


« Les Allemands, il faut le reconnaître, ils étaient fortiches question musique. Le dimanche ils donnaient des concerts gratuits sur la place Saint-Sauveur. C’était autre chose que notre fanfare de quartier ! Ces nouveautés musicales ne nous déplaisaient pas…Tous ces beaux vainqueurs propres sur eux ils affolaient les jeunes femmes…Je voyais bien ces yeux qui brillaient, faut pas raconter des histoires ! Elles auraient bien collaboré tout de suite… Et leurs défilés ? Toujours impeccables. Tout y était, la jambe levée bien haut, la cadence parfaite, l’uniforme frais repassé. Oui, j’admets que tout cela avait de la gueule ! Avec les désœuvrés du quartier nous nous précipitions pour aller les écouter au kiosque du jardin public. On aimait bien, ça nous faisait de l’occupation… « C’était l’époque où le bon temps roulait… Il a même roulé jusqu’aux premières secousses des bombardements. S’il roule encore aujourd’hui c’est seulement dans ma tête. Les jours heureux s’évanouissent vite, il n’en reste que des trainées nuageuses dans le crâne. On y puise un peu de souvenirs, et ceux qui remontent en surface sont très fugaces en vérité. Tout cela est devenu si flou… »

« Buster Keaton et Eleanor, sa femme, vinrent prendre congé avant de retourner aux Etats-Unis. En souvenir des heures heureuses passées ensemble, Buster leur laissa sa voiture, une Cadillac rutilante, offerte par un prince russe admirateur inconditionnel de l’auteur du film Le mécano de la « Général ». Keaton utilisait d’ailleurs rarement cet imposant véhicule préférant de beaucoup prendre des taxis. »

« Lucien avait toujours été discret sur les relations privilégiées qu’il entretenait tant avec Gilbert Houcke qu’avec Buster Keaton. Il ne parlait jamais des invitations à l’hôtel Georges V où les Keaton prenaient leurs quartiers à Paris. »

 

Ce roman historique veut rappeler, dans un mode léger, sans apitoiement, le prix qu'ont payé les habitants de la Normandie non seulement lors de l'occupation allemande de la dernière guerre, mais aussi lors de la libération par les alliés. Cette dernière a rayé de nombreux villages et villes (Caen dans le roman) de la carte et a apporté chez les civils terreur et dévastation. L'intrigue est celle du destin d'un enfant, Lucien dit Lulu, qui après avoir perdu sa famille et ses amis va, seul, tenter de survivre au milieu de cet effondrement. C'est là que se révèle l'amour de la vie de l'écrivain qui joue, jusqu'à la paillardise, avec les événements qui se succèdent au cours de cette quête de ce qui reste de bonheur à cueillir au cœur du désastre. Non sans égratigner au passage quelques statues !

J'ai beaucoup aimé ce rappel, si utile et si peu fréquent, du terrible impôt du sang qui a été payé par les civils de la dernière guerre. Le prix de la victoire ? Peut-être, mais quelle blessure profonde que celle faite par ceux qui viennent vous délivrer du mal, pour vous en infliger un si cruel ! Et que dire au passage des civils d'autres nations broyés par ces conflits et qui n'avaient pas la victoire comme compensation ? Hambourg, Berlin, Dresde et d'autres rasées pour démoraliser Hitler ? Avec quel effet ? Hiroshima et Nagasaki aussi, dont on ne sait pas de combien de jours la destruction a hâté la reddition japonaise. Il faut que notre pensée accompagne, encore aujourd'hui, ces victimes civiles oubliées. Merci à ce roman d'y prendre sa part.

Une première partie du roman relate l'enfoncement de Lulu dans le drame. Les allemands, c'était un moment désagréable, mais ils faisaient de la musique pour nous donner de "l'occupation", dit l'auteur ! L'éclosion des collabos fut une fêlure plus grave encore. Mais c'est surtout la destruction américaine qui va bouleverser la vie de Lulu qui perd ses parents et sa presque sœur, Mimi, orpheline que ses parents avaient recueillie et qui sera tuée sous ses yeux. Lulu seul va alors se trouver au fond du trou, sans refuge, sans âme à qui se confier. Même sa famille un peu plus éloignée a payé la libération de sa vie et c'est seul qu'il doit remonter la pente.

La seconde partie du roman change de style. Le brio de l'écriture devient spectaculaire. Cette solitude du héros lui permet des audaces de pensée et d'action qu'une vie familiale aurait interdites. Chapardages, petites arnaques, boulots à la limite du légal, etc. Un vrai festival qui entraîne le lecteur dans un tourbillon de fantaisie. Occasion pour l'auteur de lâcher quelques boules puantes sur des hommes ou des institutions infâmes. Le séminaire en prend pour son rang et le garagiste génial et commerçant d'exception aussi !

Mais les affaires se corsent quand, avec le passage du temps, notre Lulu découvre les joies de la reproduction, sans avoir de compte à rendre à personne. L'auteur s'amuse, à la limite de la farce de collégien. Jeunes novices avides de formation, veuves encore en âge de rêver, notre héros se baisse et cueille. Et il se venge des turpitudes subies dans sa jeunesse en détachant un bataillon de putes à l'assaut du séminaire où la pédophilie faisait figure de seconde religion ! Ou bien quand... allez, découvrez vous-même cher lecteur. Évasion garantie dans un rythme soutenu.

On a un peu l'impression qu'après une première partie dramatique et malgré une écriture sans larmoiement, l'auteur veut purger ces instants graves par un déchaînement de légèreté souriante. Ce roman réussi nous donne à la fois l'occasion de rendre hommage à ces victimes civiles qui ont payé pour notre liberté, et de célébrer notre seule ressource à long terme dans de telles circonstances, la confiance dans la vie, malgré tout. Un très beau livre !

LBS Sélection (2021), 380 pages


 


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