top of page
  • Michel Ruffin

L'enjeu


"Le moine et le cardinal"

Comme beaucoup de bons écrits, celui-ci pose des questions importantes et qui dépassent les circonstances du récit. Il le fait ici par le truchement du dialogue entre Giordano Bruno, libre penseur du XVIe siècle, et l'un de ses accusateurs de l'Inquisition. Le débat n'est pas de savoir s'il est condamné ou non ; la réponse est connue. La question est de savoir pourquoi il l'a été et quels étaient les fondements des arguments qui l'ont emporté. Laissons aux spécialistes de l'indignation émue leur réponse stérile. Essayons, non de s'émouvoir, mais de comprendre.

Évacuons d'abord un point délicat. Bruno fut-il condamné pour ses idées (la thèse du livre), en dépit du fait qu'il conserve la foi, ou pour ses actes délictueux ? Sa vie ne semble pas avoir été un modèle de bienséance, ce qui donne à sa stature un socle moins prestigieux que ce que semble retenir la pièce. Mais, jouons le jeu.

Le dialogue est structuré par les positions irréconciliables des deux parties. D'un côté, une institution, l'église, ancrée sur ses dogmes menacés par d'autres religions, par la philosophie et par la science, refuse toute évolution et défend ses considérables privilèges. De l'autre, Bruno, comme l'Averroès du "Discours décisif", pour qui une réinterprétation des dogmes devant l'évolution du savoir est la seule voie juste et efficace et qui défend ainsi la liberté individuelle de penser. Le dialogue, haletant, ne permet pas la réconciliation des parties, mais la position intellectuelle de Bruno sera, à terme, celle qui triomphera, au moins jusqu'à maintenant, dans les pays développés et non sans quelques tentatives totalitaires.

J'ai ressenti, à la lecture, deux questions lancinantes, nonobstant les autres. La première est l'acharnement de l'accusateur à demander à Bruno des preuves de ce qu'il avance. Elle est le ver dans le fruit, car elle montre qu'à la fin du 16e siècle, la méthode de pensée scientifique avait gagné, même si on peut redouter que bien peu de penseurs soient alors en mesure de recevoir ces preuves, compte tenu de leur éducation. Et le fruit (l'église et ses dogmes) est en train de pourrir, car s'il s'appliquait à lui-même cette exigence de preuves, il n'en trouverait évidemment aucune !

L'autre est grave et sans réponse généralement acceptable. Le cardinal la pose en y répondant : "l'absolue nécessité d'une doctrine qui réponde à tous les problèmes de l'humanité et aux interrogations des hommes" (p. 52). Est-ce juste ? Un homme seul peut sans doute s'abstraire de ce type de doctrine ; une société, beaucoup moins. Un point pour le cardinal. Mais alors, demande Bruno, quelle autorité pour fabriquer de tels dogmes ? À qui profitent-ils ? Et ne faut-il pas les révoquer ou les amender quand ils se heurtent à des faits, eux, "prouvés" ? Un point pour Bruno. L'oubli actuel des exigences des sociétés et donc de croyances partagées montre par ses conséquences, l'acuité du problème. Mais, replonger dans les dogmes simples comme dieu, la race ou le prolétaire n'attire plus grand monde dans les pays éduqués. Je pense et j'espère que la dictature écologique, qui essaye de se mettre en place actuellement, échouera. Mais alors, où sont les propositions politiques susceptibles de rendre à nos sociétés l'envie de vivre ensemble ? Montesquieu, Tocqueville, Constant, Averroès, au secours !

Le poids de ces questions serait indigeste s'il n'était pas aéré par le style vivant et incisif de ce roman en forme d'échanges dialogués que l'on doit au talent de l'auteur. Le livre est bref et d'un abord sans obstacle. Il faut le lire pour un bon moment de lecture face à ces deux personnages éminents en dialogue musclé. Mais il faut aussi aller y chercher ce que la sensibilité d'un écrivain perçoit et exprime sur notre monde actuel, qu'il en soit ou non conscient.


1 vue
bottom of page